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Femme couleur Tango
Grasset 1998

titre original : « Mireya », Alfaguara, Buenos Aires, 1998.

 

TRADUCTIONS

« De kleur van de tango », Vassallucci, Amsterdam, 2000.

“Mulher em Tons de Tango”, Terramar, Lisboa, 1999.

« Die tango- Farbene Frau », Rütten &Loening, Berlin, 1999 et en poche, Aufbau Taschenbuch Verlag, 2001.

« Pasiounea contelui Toulouse-Lautrec » (Femme couleur tango), Lider, Bucarest, 1998.

 

« Mireya mi Amor »
Paris Match, 8 octobre 1998
Willy Golberine

A Paris, lorsque Toulouse-Lautrec l'immortalisait dans « le salon de la rue des Moulins », elle était rousse et s'appelait Mireille. A Buenos Aires, elle est devenue Mireya la blonde, vit toujours dans une maison close, déflore un gamin « à la bouche d'or » nommé Carlos Gardel et découvre « une musique toute en feintes et en dérobades », le tango, dont elle devient une des reines. Aujourd'hui, elle est l'héroïne du dernier roman d'Alicia Dujovne Ortiz, Femme couleur tango, chez Grasset. L'auteur vient d'Argentine, le tango est sa culture. Elle en révèle avec passion toute la puissance. « Le tango montrait mieux encore que l'amour ce qu'un homme avait dans le ventre. Pour savoir ce qu'était un homme, il suffisait de le faire danser. » Mireya en a fait danser beaucoup, rêver encore plus.

 
   

 

« Le tango pour pays »,
Télérama, 2 décembre 1998
Michèle Gazier

 

Alicia Dujovne Ortiz raconte l'Argentine des rêves de fortune, des illusions perdues, des racines qu'on croit pouvoir oublier.

Au départ, une célèbre toile de Toulouse-Lautrec : « Au salon de la rue des Moulins ». Des filles y attendent les clients. L'une d'elle, rousse, ronde, nez mutin et longs bas verts, occupe le centre de la toile. C'est la favorite du peintre. Elle s'appelle Mireille. Comme lui, elle est originaire d'Albi. Un jour, Mireille partira pour Buenos Aires, où les Françaises couleur de lait et de miel attirent les Argentins au regard triste. Là disparaît sa trace. Ici commence sa légende...

L'écrivain argentin Julio Cortazar, que fascinaient Lautrec et sa femme rousse au corps lascif, a écrit un court texte – Un gotan pour Lautrec –, dans lequel il raconte en quelques mots l'histoire de Mireille, qu'on retrouve, dit-il, des années plus tard, sous les traits de la « blonde Mireya », héroïne du célèbre tango Tiempos viejos (« Temps anciens »), signé de Romero et Canaro.

C'est ici qu'intervient Alicia Dujovne Ortiz, compatriote de Cortazar, ayant comme lui choisi la France. Paris, bien sûr, mais aussi ce Sud, entre Toulouse et Albi, dont est issu Lautrec, son modèle, et aussi la figure mythique du tango argentin : Carlos Gardel. Fidèle au précepte de Cortazar selon lequel « toute bonne invention est la vérité même », Alicia Dujovne invente le réel avec gourmandise. Elle pénètre dans le tableau de Lautrec, elle s'insinue dans la vie, dans le corps voluptueux de Mireille, qui aime « rayonner » sous celui des hommes de passage. Elle part avec elle pour l'Argentine, sur ces bateaux qui transportaient pêle-mêle des immigrés de l'Europe pauvre, des filles à vendre, des marchands de viande de retour en Argentine après d'ébouriffantes virées dans le Paris canaille. Elle nous fait ensuite découvrir les bas-fonds de Buenos Aires, leur violence sourde, leur respiration chaloupée ; les maisons où attendent les filles ; les hommes aux cheveux bleu nuit, aux yeux d'encre et de charbon, qui fuient les solitudes de la pampa pour ces bals mal famés où parlent la musique, la danse et le couteau.

Bien plus qu'une biographie imaginaire, qu'un roman d'aventures avortées et d'amours impossibles, Femme couleur tango est un livre sur l'Argentine, sur l'immigration et sur cette quête désespérée d'identité qu'expriment entre douleur et plaisir les figures hésitantes et tragiques du tango.

L'Argentine de Mireille revisitée par Alicia Dujovne Ortiz est celle des rêves de fortune, des illusions déçues, des racines qu'on croit pouvoir oublier en s'arrachant à sa terre et dont on s'aperçoit qu'elles étaient une part de soi. « Devenir Argentin, c'était toujours trahir un ancêtre », écrit la romancière, qui porte dans son nom même - Dujovne Ortiz - l'histoire d'aïeux venus de ghettos de l'Europe centrale et des provinces levantines d'Espagne. Histoire qu'elle a racontée dans un précédent roman : L'Arbre de la gitane...

Dans ce pays étrange où l'on entend toujours une autre langue, un dialecte, derrière l'espagnol chantant qui est langue nationale, est née une danse qui, nous dit Alicia Dujovne, est une exploration du sol, une manière à la fois prudente et brutale de prendre pied sur une terre inconnue, un « comme si oui, comme si non » d'immigrés pas tout à fait d'ici, plus tout à fait d'ailleurs. Le tango, c'est le territoire de ceux qui n'ont pas de territoire, le passeport de ces paumés qui n'ont pris qu'un aller simple direction l'inconnu, objectif le salut. Le tango, c'est l'art d'effacer du bout du pied les faux rêves du départ, les cauchemars de l'arrivée, la misère, la solitude, la discrimination, la hiérarchie des couleurs de peau.

La figure enfantine de Carlos Gardel, avec « ses dents pour sourire » et non pour mordre ni pour manger, comme le décrit avec humour et tendresse Alicia Dujovne, est en ce sens exemplaire. Né (en France) dans la pauvreté et l'humiliation, il devient par le seul charme de sa voix le symbole d'un peuple composite qui cherche des dieux à son image. Dans le phrasé voluptueux du chant de Gardel qui traverse l'âme, le corps, le temps et l'espace, l'Argentine se reconnaît, pleure et danse. Ni jaune d'Asie, ni noire d'Afrique, ni rouge indienne, ni blanche d'Europe, elle a choisi, comme Mireille, d'être... couleur tango.

 

 

 

© éditions VIGDOR